La main à la pâte - Georges Charpak

Via Le Monde

Après le décès de Georges Charpak, nous republions cet article paru dans Le Monde daté du 18 mai 2010 qui racontait le succès de l'initiative lancée par le prix Nobel de physique.

Expérience d'enseignement des sciences qui se développe depuis quatorze ans, "La main à la pâte" devait être largement saluée lors de l'inauguration d'un séminaire sur "Les enjeux internationaux de l'enseignement des sciences à l'école", lundi 17 mai. Pendant six jours, les délégués de 55 pays doivent plancher à Sèvres-Ville-d'Avray (Hauts-de-Seine) sur l'amélioration de l'enseignement précoce des sciences et de la technologie. Une des clés pour susciter les vocations scientifiques qui manquent dans l'enseignement supérieur.

Outre cette spécificité, "La main à la pâte" - MAP dans le langage des pratiquants - est orientée sur la collaboration entre scientifiques et enseignants et sur la transposition pédagogique de la démarche expérimentale. Elle a été lancée en 1996 par trois académiciens : Georges Charpak, Prix Nobel de physique 1992, le physicien Yves Quéré et l'astrophysicien Pierre Léna. Elle concerne aujourd'hui 30 % des écoliers.

Depuis 2006, l'Académie des sciences l'a adaptée pour le collège, dans des classes de 6e et de 5e sous le nom d'enseignement intégré en sciences et technologie (EIST). Elle y touche déjà 3 000 élèves répartis dans une cinquantaine de collèges. Sur le plan institutionnel, l'opération s'est développée en association entre l'Académie des sciences, l'Institut national de recherche pédagogique et l'Ecole normale supérieure (Ulm).

Au collège des Gâtines, l'expérience d'enseignement intégré est étendue jusqu'en Segpa (section d'enseignement général et professionnel adapté), c'est-à-dire à des élèves éprouvant de très fortes difficultés scolaires. Vendredi 14 mai, la classe de 6e Segpa d'Anne-Laure de Milleville a fabriqué un parfum synthétique de banane, prétexte à l'introduction des notions d'état liquide et d'état gazeux et à une première approche de la distillation. "Ça va exploser, madame ?", demandait un élève, à chaque mélange de produits. Question "folklorique" au milieu de -dizaines de questions sérieuses ; chaque petit groupe d'élèves s'appliquant à formuler, exposer, puis vérifier matériellement ses -hypothèses. Méthode expérimentale oblige.

Si l'enseignante elle-même se pose une question, ou si elle "sèche" devant une question d'élève, elle a, après ses collègues, deux interlocuteurs possibles. Dans l'équipe permanente de "La main à la pâte", elle peut s'adresser à une agrégée de SVT, Béatrice Salviat. Sinon, elle peut passer un coup de fil à Etienne Guyon. Physicien, ancien directeur de l'ENS-Ulm, il est lui-même venu dans la Segpa il y a deux ans où il a brillamment répondu à la question : "Pourquoi les skis glissent-ils ?"

Depuis que la démarche "La main à la pâte" existe, elle est critiquée d'un côté par ceux qui ne la trouvent pas assez ouverte et estiment qu'elle relève d'une "pédagogie Freinet transformée en kit", et de l'autre par les adversaires du "constructivisme" c'est-à-dire de l'engagement de l'élève dans la "construction" de son savoir. Ces derniers, partisans de méthodes plus directives, ont l'oreille des gouvernants sur les disciplines littéraires. Mais "La main à la pâte", qu'ils considèrent comme une coûteuse frivolité "pédagogiste" leur pose un problème particulier : il est malaisé, lorsqu'on porte au pinacle l'excellence académique, de s'attaquer à l'Académie des sciences.

Celle-ci, résume Pierre Léna, "n'a aucun pouvoir direct" mais a l'avantage de "la durée, de l'indépendance et du prestige". D'expérimentale en 1996, "La main à la pâte" n'a cessé depuis de s'enraciner et de s'étendre. Reprise en 2000 dans le plan Jack Lang de rénovation de l'enseignement des sciences à l'école, elle a été intégrée sous -forme de recommandation dans les programmes du primaire depuis 2002.